Architecture et scénographie, deux métiers qui s’entrecroisent autour de concepts communs et fondateurs : Créer, imaginer, pour laisser le client ou le spectateur parcourir l’espace et s’inventer sa propre histoire.
Dans les deux cas, il s’agit de jouer avec les codes, les lumières ou les couleurs, d’utiliser l’imaginaire et de l’inclure dans le réel.
Ces fonctions partagent de nombreuses similitudes et chacune influence l’autre. Voici en quelques lignes pourquoi elles sont le miroir l’une de l’autre.
Architecture et scénographie : L’espace comme terrain de jeu
Prenez une surface, une scène, un plateau, et laissez un architecte ou un scénographe s’en emparer. Ils en feront de la matière à imaginer.
Là où un architecte fabrique du tangible, œuvre avec des matières, des murs, des limites, un scénographe lui s’attache à penser une architecture virtuelle et à la rendre réelle.
Mais dans ces deux cas, il s’agit d’appréhender un espace pour incorporer en son sein soit un bâti, soit un décor. Il est pensé comme un lieu d’expérience, un lieu où la vie va s’incarner, où les êtres vont déambuler. Et de ces fondamentaux découle la manière de concevoir.
L’architecture et la scénographie se rejoignent dans leur approche de l’espace comme une matière vivante, à la fois fonctionnelle et expressive.
- Communément, on peut dire que l’architecture vise à créer, penser et imaginer des lieux fonctionnels, durables, mais aussi esthétiques. La réflexion du maître d’œuvre va porter sur la structure, l’organisation, la vie quotidienne, la praticité et l’atmosphère. Son point de départ : Ceux qui vont habiter l’espace. Il étudie les volumes, optimise les circulations afin de mettre en scène des interactions fluides entre l’humain et son environnement construit.
- Le scénographe, lui, met en scène la surface disponible (une scène, un lieu) et l’intègre pour raconter une histoire, provoquer une réaction de ceux qui regardent, orienter la perception, moduler l’immersion et influer le ressenti. Il imagine des espaces éphémères pour intégrer le spectateur dans son récit imaginaire et provoquer une réaction. Il joue avec une forme d’illusion qu’il s’attèle à rendre crédible.
À chaque fois, la façon de réfléchir à l’espace inclut ceux qui vont se l’approprier. Les futurs habitants ou usagers, les artistes ou les spectateurs, tous sont au cœur de la réflexion. La lecture de l’espace est dynamique, car créative.
Dans ces deux professions, la spatialité ne se limite pas à une simple composition de formes ; elle est aussi une narration, un moyen d’évoquer des sensations et d’engager les individus dans une expérience. Tous deux manipulent les volumes, les limites et les circulations pour structurer une expérience. Ils cherchent à créer une interaction fluide entre le lieu et ceux qui vont l’habiter, y déambuler ou le contempler.
Architecture et scénographie : Le parcours au cœur du récit
Prenons un point en particulier propre aux deux disciplines et essayons de l’étudier plus avant : le parcours du spectateur, du client ou de l’habitant. C’est le parcours qui fait que l’espace existe et vit, car sans ce mouvement, l’individu ne ressent pas. (Le célèbre architecte Le Corbusier avait d’ailleurs pour principale préoccupation la circulation intérieure. Parmi les 5 points de son travail, on peut noter ces axes de scénographie architecturale avec l’apparition des bâtiments sur pilotis, le plan libre ou le toit jardin…)
L’architecte et le scénographe organisent l’espace selon des principes de circulation, de proportions et d’interactions entre les différents éléments. La circulation à réfléchir dans un grand espace commercial , par exemple, n’est pas très différente de celle d’un décor de spectacle : dans les deux cas, le visiteur ou spectateur doit être guidé de manière fluide et intuitive.
Car ce qui lie ces deux métiers de création, c’est le récit. Qu’avons-nous envie de raconter ? Qu’avons-nous envie de transmettre grâce à cette surface, à l’intérieur même de cette surface ? Que ce soit dans un édifice public, une habitation ou un décor de théâtre, il y a une histoire à raconter.
- L’architecte insuffle une identité à son projet en tenant compte de l’héritage du lieu, des matériaux, des usages et du quotidien des habitants. Il conçoit des espaces qui s’inscrivent dans le temps, où la lumière naturelle, les textures et les proportions participent à une harmonie globale. Il s’adapte à ce que le client désire et à sa manière de vivre l’espace s’il s’agit d’un lieu d’habitation. Dans le cadre d’un hôtel, il va s’employer à raconter une histoire propre au bâtiment, une histoire que chaque client pourra s’approprier comme sienne.
- Le scénographe, lui, utilise l’espace pour traduire un message, une émotion, un univers. Il s’appuie sur des codes visuels, joue avec la perspective et manipule les volumes de façon à orienter la perception du spectateur. Il peut même dérouter, provoquer ou magnifier un lieu par des artifices lumineux, des décors mobiles et des illusions d’optique. Il laisse le spectateur capter les effets et fabriquer depuis un décor sa propre fiction.
Tous deux utilisent des outils similaires pour raconter une histoire – que ce soit par la structure, la matière, l’éclairage. Leurs différences tiennent surtout au degré de permanence de leurs réalisations et à la finalité de leurs espaces.
Et pour illustrer cette interconnexion entre architecture et scénographie, je pense à une artiste, jongleuse, chorégraphe, danseuse et metteur en scène Phia Ménard qui sur scène utilise souvent des matériaux qu’elle triture, assemble, bouscule, déstructure pour créer devant nos yeux de spectateur une architecture. Et cette architecture nous permet de saisir le propos, d’émotionnellement nous inclure dans l’histoire, de nous interroger aussi. C’est ce qui ressort par exemple de son spectacle Art.13, dans lequel elle questionne l’idée de frontière et donc de la circulation et de la réappropriation de l’espace ou dans sa Trilogie des Contes Immoraux (pour l’Europe) où elle questionne l’Europe à partir d’un bâti qui la submerge, qu’elle s’efforce d’ériger sur scène. Cette funambule des arts concrétise l’idée que la scénographie est une architecture du spectacle vivant, qu’elle participe au récit et fait même œuvre de langage.

Texte, scénographie, mise en scène Phia Menard. Crédits : Christophe Raynaud de Lage
Deux métiers dans lesquels les sens sont le sésame
Dans l’architecture comme dans la scénographie, l’espace est conçu pour être perçu et ressenti. La manière dont un individu évolue dans un lieu influe directement sur son expérience et ses émotions.
- En architecture, il s’agit d’assurer un confort et une fonctionnalité optimaux tout en créant une atmosphère singulière. Un hall de musée peut être conçu pour évoquer la grandeur et la solennité, tandis qu’un espace de coworking sera pensé pour encourager l’interaction et la convivialité. Un hôtel devra dégager un sentiment immédiat de réassurance et une villa, elle se pensera comme un prolongement de ses habitants et de leur vision de la vie. Le but est donc de créer un sentiment, une émotion. Et dans cette recherche, tous les sens vont être convoqués.
- En scénographie, l’immersion se construit à travers l’art de la mise en scène. Un décor de spectacle peut réduire un vaste espace en un cadre intimiste ou, à l’inverse, ouvrir une scène vers l’infini grâce à des jeux de perspective et d’éclairage.
Si l’on détaille les points d’accroche de quelques sens, on peut ainsi trouver une résonance dans la manière de concevoir les espaces.
- La vue est le premier sens stimulé chez les clients ou spectateurs. La lumière, les couleurs, les volumes et les perspectives vont permettre d’orienter le regard et de créer une ambiance. La lumière naturelle ou artificielle influence le confort visuel et l’émotion ressentie (chaleur, dynamisme, sérénité). Qu’il s’agisse d’un bâtiment ou d’une scène de théâtre, la lumière joue un rôle essentiel. En architecture, elle met en valeur les formes, influence les ambiances et améliore le confort des occupants. En scénographie, elle dirige le regard et renforce la narration. Et si le but ultime de ces professions résidait dans l’art de pulvériser les contraintes, de les invisibiliser en les détournant ?
- En ce qui concerne l’ouïe, il s’agit de moduler l’acoustique et l’ambiance. Les espaces résonnent différemment selon leurs matériaux et leur conception. Un théâtre joue sur l’acoustique pour porter la voix des acteurs, tandis qu’un spa ou un musée utilise des absorbeurs de son pour créer une ambiance feutrée et propice à la détente ou à la concentration. Les bruits ambiants (eau, nature, musique) participent également à l’atmosphère du lieu.
- Évidemment le toucher matérialise le confort. La texture des matériaux influence notre perception. Un sol en pierre froide ne procure pas la même sensation qu’un parquet en bois chaleureux. Dans un spa ou un espace bien-être, les matériaux doux et naturels renforcent la sensation de détente. De même, les matériaux sont choisis avec soin pour leurs propriétés esthétiques et techniques dans les deux disciplines.
- L’architecte sélectionne des matériaux en fonction de leur durabilité, de leur esthétique et de leur intégration dans l’environnement. Le scénographe, lui, utilise des matériaux de façon plus temporaire et illusionniste. Il peut travailler avec des tissus, des structures légères ou des revêtements réfléchissants pour jouer avec les volumes.
L’architecture et la scénographie réussissent quand elles stimulent plusieurs sens à la fois, créant une expérience harmonieuse et cohérente. Dans les deux cas, ils s’appuient sur la psychologie de l’espace pour influencer le comportement des usagers ou des spectateurs.
Architecte ou Scénographe ? Des frontières de plus en plus fines
Aujourd’hui, la distinction entre architecture et scénographie tend à s’estomper. Les exemples se multiplient et abolissent les frontières.
- Les musées et expositions font appel à la scénographie pour enrichir l’expérience du visiteur en utilisant des dispositifs immersifs et interactifs.
- Les commerces et centres commerciaux adoptent des mises en scène inspirées du spectacle vivant pour dynamiser leurs espaces et capter l’attention du public.
- L’urbanisme intègre de plus en plus des principes scénographiques pour créer des espaces publics engageants et vivants.
Comme nous l’avons vu, l’architecte et le scénographe, chacun à leur manière, conçoivent des espaces qui transcendent leur simple fonction pour offrir une expérience, une émotion et une immersion. Ils sont les metteurs en scène du quotidien et du spectacle, jouant avec les formes, la lumière et la perception pour donner vie à des espaces qui racontent une histoire et suscitent une interaction humaine profonde.
L’architecture et la scénographie, bien que distinctes dans leurs finalités, partagent une approche commune de la mise en forme de l’espace. De plus en plus, les architectes intègrent une dimension scénographique à leurs projets, et les scénographes empruntent aux architectes leur expertise en structure et en spatialité. Cette interpénétration enrichit les deux disciplines et ouvre de nouvelles perspectives en matière de conception d’espaces significatifs et mémorables.
En outre, l’architecture et la scénographie nécessitent une approche interdisciplinaire, car elles mélangent des connaissances et des compétences variées. Elles sont donc étroitement liées et reliées. Ces deux créateurs d’espaces et d’ambiance partagent un goût pour la culture et un sens artistique commun et développé. Grâce à eux, à leur regard, à leur savoir-faire, le monde onirique devient tangible.
En résumé, force est de constater que l’architecture et la scénographie influent au quotidien sur la vie de millions de personnes par ce qu’elles donnent à voir et à ressentir dans ce monde urbanisé. Il s’agit dans les deux cas d’une grammaire qui constitue finalement un langage. Et c’est ce langage qui nous permet de traverser une expérience et de nous élever de notre condition humaine. Pour nous vivre tels que nous sommes profondément : des êtres de chair, des êtres de joie, des êtres de larmes, des êtres d’émotions.